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J’étais un Gaudin

(par Pierre-Louis FREYDIERES) - Article paru dans le n° 92 de la Revue Musiques Mécaniques Vivantes de l’AAIMM

samedi 18 octobre 2014

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J’étais un Gaudin
De passage à la ‘Steam Fair’ du Dorset, dans le Sud-Est de l’Angleterre, comme j’étais pensif devant un grand orgue de foire, ce dernier m’a interpellé en ces termes…
par Pierre-Louis FREYDIERE

Ecoutez 2 cartons de cet orgue Gaudin

MP3 - 9.1 Mo
Eleonore
MP3 - 6.9 Mo
Alleluya

« Bonjour cher petit français compatriote. Je suis né Gaudin avec mes 105 touches vers 1924, mes « papa » qui étaient contremaîtres chez Marenghi avaient créé leur entreprise au décès de ce dernier en 1919. Comme les cartons qu’ils me faisaient jouer portaient la marque « Idéal Orchestre », on pensa plus tard que j’étais un Marenghi, mais en définitive il n’en n’est rien.

Le temps des « Orchestrophones », des « Orgues orchestre », des « Idéal Orchestre » était révolu, la musique de kiosque avec ses polkas, ses valses et ses mazurkas faisait place à la musique américaine jazzie qui arrivait avec ses « Jazzband » et ses sections rythmiques endiablées, et l’on me fit naître affublé de percussions de toute nature.

Dans la deuxième moitié de la décennie des années 20, je vis la naissance d’un petit frère de 56 touches dont je pense qu’il ne reste qu’un seul exemplaire.

J’étais atypique et on m’installa pour animer un manège bruyant de tasses et soucoupes, Mes rangées de violons, mes trompettes en laiton… et mes nombreuses percussions étaient formidables. J’étais surtout très fier de mes 12 cloches et de mon gong chinois, car aucun de mes concurrents sur les manèges ne possédait de telles percussions.

Sur les foires, j’étais le roi, j’étais vraiment une pièce rare. Il paraîtrait même que j’avais deux frères jumeaux, mais actuellement nous n’avons plus de nouvelles d’eux, même si on les retrouve, ils ne nous reconnaîtront pas, j’ai tellement changé !

J’ai retrouvé un de mes frères sur un dessin du carrousel de la « Vie Parisienne » lors de l’exposition des Arts décoratifs, à Paris en 1925.

C’est vrai, j’étais un enfant d’après guerre, et comme j’étais un instrument lourd et que mon propriétaire avait des difficultés à faire faire des cartons pour ma gamme très anachronique, il m’abandonna. Un jour, mon manège n’a plus voulu de moi, et lorsqu’Edith Piaf chantait « Mon manège à moi c’est toi ! » je fus garé dans une remorque en région parisienne chez mon propriétaire Monsieur Remilly, j’étais là, abandonné, parmi mes amis 105 Gavioli (Collection Bourgade puis MATP) et 89 Limonaire (Collection Ducloux, parti en fumée en 1975).

Un jour, un forain lyonnais, Louis Klauser proposa à mon propriétaire de me sortir de ma prison, ce ne fut pas chose facile car la toiture du hangar qui m’accueillait s’était affaissée sur la remorque, et un arbre avait poussé au travers du toit, et c’est à coup de haches qu’il fallu me désincarcérer ; j’avais été un peu épargné et grâce à mon nouveau propriétaire et à son fils Richard, je retrouvais le soleil. Mais mes poumons étaient rabougris après un si long sommeil et ma mécanique était complètement grippée.

Enfin sorti de ma prison, je quittais de fait la région parisienne pour la plaine de l’Ain où un grand espace avait été aménagé pour m’accueillir.

C’était dans les années 1970, et il y avait peu de médecins pour me soigner définitivement et me redonner vie, j’étais c’est vrai un mort vivant.

Il se trouve qu’à cette époque, un farfelu parisien, las de vaquer à des occupations peu écologiques dans le monde de la chimie industrielle, vint s’installer en Provence pour respirer l’air du midi, construire et restaurer des orgues de barbarie et de manège.

Le contrat de restauration fut passé par Louis Klauser avec ce visionnaire qu’était Georges Quetron, et je m’expatriais en Provence pendant plus d’une année, pour me refaire une santé.

Le médecin chirurgien mécanicien Georges Quetron me donna une nouvelle vie et à nouveau je pouvais exhaler les fox-trots des années 20 qui étaient ma raison de vivre et d’exister.

Je séduisais tellement les sommités locales que monsieur Pierre Verany éditeur de disques dans la région d’Aix-en-Provence, vint m’enregistrer en catimini à Entrepierres, sans en informer mon propriétaire et ce dernier ne fut pas très content lorsqu’il découvrit sur le marché, un disque piraté dont la pochette n’avait aucun rapport avec ma personnalité.

Revenu en région lyonnaise, je coulais des jours heureux à « La Boisse » où quelques aficionados venaient m’écouter régulièrement. C’est vrai que je faisais un peu peur aux jeunes enfants, car j’étais puissant et mes percussions surprenaient toujours mes auditeurs.

Tout le monde disait que j’aurais pu à moi seul conduire le défilé du 14 juillet, car je jouais comme une fanfare, surtout quand j’égrenais « La marche lorraine »

J’étais bien, coincé dans mon repaire entre un 87 Gasparini un peu rétro et un 101 Mortier qui se la pétait avec sa façade de 12 m de long et 6m de haut et qui nous faisait suer avec ses tangos, ses pasos et ses valses, il voulait faire danser, mais je n’ai jamais vu quelqu’un remuer les fesses devant lui.

Voilà pas qu’mon propriétaire qui s’était mis en tête d’offrir aux Lyonnais un grand et beau manège au parc de la tête d’or, voulu acheter des cochons, des vaches, un chameau, une girafe, un chinois qui tire un poussepousse (chercher l’erreur), regarda sa cagnotte et vit que son projet ne pourrait voir le jour que s’il se séparait de moi, c’est ainsi que comme les esclaves je fus mis en vente, mais heureusement pour moi le prix qui m’était attaché élimina les gueux d’une acquisition aléatoire, ainsi j’arrivais dans une belle collection lyonnaise de musique mécanique.

J’étais un peu volumineux et mes beaux accessoires dépassaient de mon enveloppe corporelle (sic), aussi il était nécessaire de me condenser pour m’habiller correctement. C’est vrai je n’étais pas très présentable, je n’avais pas une belle gueule, même si par ailleurs j’étais un instrument formidable, mon nouveau propriétaire me confia à la clinique viennoise des limonaires en détresse, dirigée par l’excellent docteur Fournier, qui me reconditionna.

Avec l’aide d’un sculpteur d’art forain stéphanois, MOF, je fus habillé un peu comme mon voisin bourguignon à façade Gavioli appartenant au roi du vin du beaujolais proche du charollais …Duboeuf (sic).

Dans la vie, pour réussir, il vaut mieux avoir une belle figure que d’avoir un bon fond « c’est dit ! »

Enfin j’allais connaitre une nouvelle vie, j’allais devenir une star de la musique mécanique, avec une bonne interprétation musicale et une très belle façade, je devenais le must des orgues de foire en France.

J’écoulais de très belles journées en Haute-Savoie, à quelques kilomètres du musée des Gets où résident d’autres collègues français Limonaire, Poirot, Gasparini…

Malheureusement, mon propriétaire fut contraint de se séparer de moi.

Je fus ainsi proposé, aux offres d’acheteurs qui avaient fait, pour certains, de nombreux kilomètres pour essayer de m’adopter.

Le marteau du commissaire Anaf résonna dans la salle de la salle des ventes des Brotteaux à Lyon, et c’est un marchand belge, qui devint mon nouveau maitre. J’avais perdu ma façade et mes cartons, et c’est ainsi que tout nu je fus transféré en Belgique.

C’est vrai que dans le plus simple appareil, il était nécessaire de me refaire une présentation décente et me donner à interpréter des cartons à la hauteur de mes capacités.

Aussi je fus vendu à un collectionneur britannique, (car les Bretons d’outre-Manche aiment beaucoup les Gavioli et les Marenghi).

Celui-ci confia mon dernier rafraichissement à la manufacture Verbeeck, où Johnny fit de moi définitivement une machine mécanique différente.

Il fallait me trouver un nouvel habit, alors on s’inspira pour nouveau costume de celui d’orgues d’un autre facteur français réputé : Monsieur Gavioli.

Je suis maintenant un orgue Gaudin - Verbeeck, c’est la vie !

Credit photographique : Facebook, Richard Klauser, PL Freydière.


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